
![]() | |||||||
| L'Express du 15/08/2005 Ce que cachent les francs-maçons par François Koch Des obédiences plus préoccupées par les luttes d'influence que par le débat d'idées, des frères réfugiés dans le repli sur soi et dans un sexisme rétrograde, des relents d'affairisme... Derrière la progression des effectifs, la crise couve dans les temples Les apprentis se tiennent raides comme des
«i», le bras droit horizontal, la main ouverte, les doigts joints, sauf le
pouce, à l'équerre, glissant sur la gorge de gauche à droite. Ce «signe
d'ordre» signifie: «J'aimerais mieux avoir la gorge coupée que de révéler
les secrets qui m'ont été confiés.» Au grade suivant, celui de compagnon,
la formule devient: «Que mon cœur soit arraché si je trahis les secrets.»
Bien que ces signes et leur interprétation soient symboliques, difficile
de ne pas ressentir un frisson dans le dos. A quoi servent ces rituels qui
paraissent si poussiéreux et si loufoques? La progression impressionnante
des effectifs de la franc-maçonnerie masque les blocages comme les
évolutions, les malentendus comme les contradictions. Une véritable crise
existentielle couve, prête à exploser (lire l'entretien avec Alain Bauer).
A 64 ans, Michel porte beau. Ce retraité de
l'Education nationale a été initié au Grand Orient (GO) il y a vingt ans
et constate que la vie en loge n'est plus ce qu'elle était. «Des frères se
réorientent vers l'action humanitaire en regrettant que l'on fasse trop de
“masturbation intellectuelle” dans nos temples. La franc-maçonnerie est
vécue comme un club service de philosophie, qui n'associe plus des égaux
mais des ego.» Rien de surprenant pour Ludovic Marcos, l'ancien
conservateur du musée du GO, qui, à 54 ans, visite des temples depuis un
quart de siècle. Selon lui, les obédiences ont trois visages: ce sont à la
fois des fraternités, des associations spiritualistes ou philosophiques et
des groupes de combat humanistes. «Ce trépied devient de plus en plus
déséquilibré au détriment de l'humanisme militant. Il y a un malentendu
fondamental: l'institution maçonnique a pour objet d'être une conscience
de la République et se doit de porter le combat en faveur de la laïcité,
mais, à la base, elle est surtout pour les frères un lieu à l'abri des
turbulences de la société.» Le virage majeur s'est produit, selon Marcos,
à la fin des années 1990: la franc-maçonnerie ne se développe depuis que
pour elle-même. La tendance est générale. Celle du repli sur
soi, du cocooning. Dans les temples, on se préoccupe plus de la formation
personnelle des initiés que du message collectif. «Les francs-maçons
veulent qu'on leur fiche la paix dans leur loge, lâche Roger Dachez,
médecin, historien et président de l'Institut maçonnique de France. S'ils
ont frappé à la porte du temple après un parcours décevant au sein d'un
parti politique, d'un syndicat ou d'une Eglise, ils ne veulent surtout pas
revivre la même chose.» Le royaume de l'équerre et du compas se
réduirait-il à une fraternité du bien-être? Même au Grand Orient,
obédience réputée sociale, les frères mettent en avant les bienfaits que
leur procure le rituel. «J'ai trouvé dans le temple un équilibre qui me
manquait», confie Philippe, architecte de 50 ans.
Franck, un formateur de 37 ans, compare
sérieusement une tenue en loge à une séance de relaxation. Quant à
Jean-Jacques, fonctionnaire territorial de 50 ans, l'effet est inattendu:
«J'entre éreinté après une journée de travail et j'en sors tonifié, avec
une pêche d'enfer!» «J'ai perdu ma timidité et j'ai appris à juguler mes
passions», explique quant à elle Chantal, 55 ans, vendeuse de journaux,
membre du Droit humain (DH). Alors que Marie, consultante de 41 ans, à la
Grande Loge féminine de France (GLFF), se réjouit d'être devenue moins
susceptible grâce à son parcours initiatique, qu'elle compare à une école
de l'écoute, de la patience, de la tolérance, de l'ouverture d'esprit.
Bref, de la sérénité. «C'est une méthode sans fin de réflexion pour
se connaître soi-même, explique Jackye, 63 ans, membre de la GLFF. Cela
peut paraître égoïste, mais, lorsqu'on est mieux dans sa peau, on devient
altruiste, on rayonne.» Selon Marie-Françoise Blanchet, 60 ans, grande
maîtresse de la GLFF, aucune de ses sœurs âgées n'est décédée pendant la
canicule de 2003: «La franc-maçonnerie est un lien social.» C'est un
groupe de «sociabilité» où les frères et les sœurs apprennent à vieillir
ensemble. «L'un des objectifs est de se préparer à la mort en prenant
conscience du caractère éphémère de notre existence, reconnaît Philippe,
51 ans, un courtier en assurances membre de la Grande Loge nationale
française (GLNF). Dans un de nos rituels, il faut d'ailleurs déposer un
frère dans un cercueil.» Prof de français à la retraite, Geneviève, 65
ans, confirme: «L'une de mes motivations à entrer au DH était de dominer
cette peur de la mort, afin de l'affronter les yeux grands
ouverts.» Comme club philosophique, créateur de liens
fraternels, parfois passionnels et excessifs, les obédiences ont
manifestement du succès. «Il s'y passe quelque chose de positif, puisque
les effectifs progressent, observe Ludovic Marcos. Mais la
franc-maçonnerie souffre d'une image négative et elle constitue une
vitalité sans boussole.» Les frères n'ont en effet apporté aucune
contribution de qualité au récent débat référendaire sur l'Europe et,
surtout, ils sont en train de louper le coche de la célébration de la loi
de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat, pourtant presque une
bible dans les temples. Les obédiences, qui furent avant-gardistes, se
sont montrées incapables de produire des idées neuves et pertinentes sur
la laïcité, le retour du religieux ou de la spiritualité, alors que ces
thèmes figurent aux meilleures places du fonds de commerce
maçonnique. «En rabâchant des idées du XIXe siècle, c'est
le contenu que nous donnons à la laïcité qui est ringard, pas la laïcité
elle-même, analyse Olivier Diederichs, 40 ans, grand orateur du GO. Les
planches que produisent les loges sont de meilleure qualité qu'avant, mais
nous n'en faisons pas grand-chose, si ce n'est des rapports enfermés dans
des tiroirs.» Pour cet inspecteur de l'administration, le système est
bloqué: «C'est une crise de la démocratie représentative, identique à
celle que connaît le monde profane.» Les frères de base ont souvent le
sentiment que leurs hauts dignitaires, leurs grands officiers se
préoccupent avant tout de leur maintien au pouvoir, avec son lot de titres
ronflants. «Les obédiences seront adaptées à l'époque
contemporaine lorsqu'elles feront leur Vatican II», lance Michel Barat, 57
ans, philosophe, recteur en Nouvelle-Calédonie et ancien grand maître de
la Grande Loge de France (GLDF). Il cite trois conditions: des liens plus
forts au sein de la Maçonnerie française (voir l'encadré ci-dessus), des
frères et des sœurs plus nombreux à dire leur fierté d'être francs-maçons
et une reconnaissance générale des femmes en maçonnerie. «Dans les vingt ou trente prochaines années,
le grand défi de la franc-maçonnerie sera la mixité, soutient Roger
Dachez. L'exclusion des femmes est devenue une faiblesse, un archaïsme,
une fixation névrotique.» Alors que les frères «trois points» se vantent,
dans le sillage des mouvements féministes des années 1960 et 1970, d'avoir
contribué à la libéralisation de la contraception et de l'avortement, la
proportion de femmes dans les temples n'est passée, depuis trente-cinq
ans, que de 9 à 17%, celle des maçons en loges mixtes que de 7 à 13%, et
celle des hommes en mixité que de 3 à moins de 8%! C'est dire si, sous le
tablier, le «sexe fort» juge dérangeante la compagnie du «beau
sexe»! Pourquoi la franc-maçonnerie reste- t-elle
toujours l'expression rétrograde d'une sensibilité masculine? «Les frères
se sentent des élus, donc veulent rester entre hommes, en vertu du même
principe qui empêche toujours l'Eglise catholique d'ordonner des femmes
prêtres, affirme Pierre-Yves Beaurepaire, 37 ans, professeur d'histoire
moderne à l'université de Nice, ancien maçon lui-même. L'argument sur le
caractère intime de l'initiation ne tient absolument pas.» Pourtant, des
frères expliquent: «Je fréquenterai une loge mixte le jour où j'aurai des
femmes pour confidentes.» Sensibilité masculine Il y a aussi le
sempiternel argument de la séduction, utilisé par bien des frères, y
compris des sommités maçonniques: «Face à une sœur en minijupe ou avec un
décolleté avantageux, impossible de ne pas faire le coq ou de rester
serein.» L'actuel grand maître de la GLDF, Alain Pozarnik, a même
théorisé, pour le rite écossais ancien et accepté, l'impossibilité d'être
mixte: «Certains hommes sont sensibles à leur attraction pour le sexe
opposé et ils refusent de perdre la simplicité et la pureté de leur regard
intérieur pour se laisser distraire par un regard extérieur et une
attitude de mâle. Ils craignent les influences de leurs fantasmes sur leur
personnalité ou de découvrir que leur libido n'est pas canalisée. Ils sont
conscients de n'être pas encore libres, ni de leurs souffrances affectives
ni de leurs pulsions hormonales. L'initiation a pour but le
perfectionnement de l'homme afin qu'il puisse vivre son humanitude et non
plus automatiquement ses pulsions de mammifère (1).» «L'attirance sexuelle n'a jamais empêché un
cheminement initiatique, ou alors il faudrait aussi exclure les
homosexuels, réagit Geneviève, du DH. Comment peut-on prôner le
refoulement en singeant le discours d'une institution religieuse?»
Pierre-Yves Beaurepaire se dit aussi consterné de voir la femme en loge
réduite au rôle de «renard dans un poulailler». Un accablement que
partagent la plupart des sœurs de la GLFF, allergiques à toute forme de
sexisme maçonnique. La grande maîtresse Marie-Françoise Blanchet a écrit
le 29 mars 2005 à son homologue de la GLNF, Jean-Charles Foellner, lui
reprochant d'avoir laissé publier un article, dans une gazette de
l'obédience, qui «dépeint les femmes comme idiotes, vicieuses et
corrompues». Elle ne tarda pas à recevoir une lettre d'excuses, signée par
le grand secrétaire: «Cet article particulièrement déplacé et vulgaire ne
représente en rien l'expression maçonnique spirituelle des frères de la
GLNF, qui s'emploient à harmoniser le masculin et le féminin en eux, par
l'union heureuse du roi Salomon et de la reine de Saba.» Il n'empêche. Les obédiences masculines font
vivre aux initiés une fraternité virile, où l'on se touche et où l'on
s'embrasse. Dans les «salles humides», réservées aux agapes, les frères
aiment s'échanger des histoires grivoises, à l'abri des oreilles
féminines. La ripaille paillarde persiste. Bien loin des idéaux
maçonniques, où hommes et femmes sont censés demeurer des êtres humains
égaux. Sans apartheid. «Chacun est libre d'aller dans des obédiences
mixtes!» L'argument, répété à l'envi par les frères, se révèle hypocrite.
Car les trois principales obédiences, le GO, la GLNF et la GLDF, étant
masculines, et la cooptation des nouveaux initiés restant la règle
majoritaire, le système déséquilibré se reproduit presque à l'identique.
«Rien ne peut justifier la non-mixité, confie Hugues Leforestier, grand
secrétaire aux affaires intérieures du GO. Pour débloquer la situation, je
suis favorable à la création d'une confédération regroupant le GO et la
GLFF.» Reste une ultime explication aux réticences
des frères à voir les femmes et la mixité envahir les temples. C'est
qu'elles sont particulièrement allergiques aux réseaux affairistes. Les
fraternelles, ces associations de maçons par profession, leur sont
d'ailleurs généralement fermées, surtout dans le BTP, l'un des secteurs
les plus touchés par les ententes illégales. La féminisation pourrait donc
bien moraliser des réseaux qui en ont toujours besoin. Neuf obédiences maçonniques françaises ont
signé le 25 avril dernier un engagement à ce que la qualité de maçon des
membres des fraternelles soit contrôlée et à ce qu'ils respectent les lois
de la République. Une charte signée par la GLNF… mais pas par le GO, au
motif que cette prétendue régulation n'est qu'un «cache-sexe». «Il est
illusoire de faire adopter un code de bonne conduite aux fraternelles,
explique Daniel Morfouace, membre du conseil de l'ordre du GO, car ce sont
en soi des réseaux contraires à l'idéal maçonnique.» Certes, seule une
petite minorité de frères magouilleurs organisent leurs combines à l'ombre
des colonnes des temples. L'affairisme constitue en tout cas la déviation
la plus sombre d'une maçonnerie dont l'utilité n'est désormais guère plus
collective, mais surtout individuelle. (1) Extrait du Journal de la Grande Loge de France. Après avoir sollicité lui-même un entretien avec L'Express, Alain Pozarnik nous a fait savoir que, finalement, il ne répondrait pas à nos questions. Post-scriptum Engagement des apprentis, au rite écossais rectifié, tel que pratiqué à la GLNF (extraits): «Je promets sur le saint Evangile, en présence du Grand Architecte de l'Univers, d'être fidèle à la religion chrétienne, au chef d'Etat, aux lois de l'Etat, de ne jamais révéler aucun des mystères, secrets et symboles de la franc-maçonnerie. Si je manque à cet engagement, je consens d'être réputé homme sans foi, sans honneur et digne de mépris de tous mes frères. Ainsi, que Dieu me soit en aide.» |
|||||||
| Retour à la page précédente © L'EXPRESS |