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| L'Express du 02/08/2004 Les combines des francs-maçons par François Koch Guerre de réseaux, règlements de comptes, déballage... Les frères s'entre-déchirent. Pour garder le pouvoir, manœuvres et coups bas se multiplient. En particulier au Grand Orient, principale obédience française, où la chasse aux sorcières est ouverte. Sur fond de crise identitaire et intellectuelle «Puissance symbolique régulière souveraine».
Le Grand Orient de France, dit «GO», affiche fièrement ces quatre mots sur
son fronton. Rarement sa puissance est apparue aussi symbolique. Depuis
trente ans, ses effectifs ont doublé, pour atteindre 46 041 frères, mais
cette vieille obédience, qui reste la première en France, ne pèse plus que
1 maçon sur 3 au lieu de 1 sur 2. «Nous répandons trop peu de vérités à
l'extérieur du Temple et nous améliorons trop peu la société humaine»,
déclarait le délégué de la loge le Miroir lors du dernier convent, l'AG
annuelle. L'obédience semble en panne d'idées ou de pensée et ne ferait
entendre qu'un «silence assourdissant».
En plongeant dans les temples, on découvre
certes des frères qui planchent avec bonheur, jonglant avec les symboles
et les paraboles philosophiques. Mais, au sommet de la pyramide, au GO
c'est la guerre à outrance. Un univers impitoyable. Clans et réseaux.
Pactes clandestins et trahisons. Faute de débat de fond, pour de sombres
histoires de gros sous, en millions d'euros tout de même, les maçons
s'entre-déchirent avec une passion qui n'a rien de fraternel. Si le
pouvoir rend fou, la comédie du pouvoir maçonnique, surtout la perspective
de devenir grand officier ou grand maître, rend frénétique. Comédie à
laquelle s'ajoutent les intrigues autour de la hiérarchie des hauts
grades, beaucoup plus secrète. Un mois avant la réunion, du 2 au 4
septembre, au Stade de France (Seine-Saint-Denis), du convent 6004 -
puisque le calendrier maçon a 4 000 ans d'avance - les mœurs très
mystérieuses de ces frères trois points nécessitaient bien un
décryptage. «Bernard et moi, nous ne dormons plus depuis
trois mois», confie Philippe Guglielmi, 52 ans, grand maître de 1997 à
1999. Surnommé le «capitaine Gug» en raison de son passé militaire dans
l'infanterie, le maire adjoint (PS) de Romainville (Seine-Saint-Denis),
consultant de profession, passe pour être à la tête du plus puissant
réseau d'influence au sein du GO. Bernard? C'est Bernard Brandmeyer, 59
ans, grand maître depuis un an, chef de travaux dans un lycée technique de
Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). C'était en septembre 2003. Ce Lorrain
né à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) devient patron de l'obédience parce
que le candidat programmé, l'avocat toulousain Jean-Michel Ducomte, actuel
responsable de la Ligue de l'enseignement, n'est pas parvenu à se faire
élire au conseil de l'ordre, face à un autre avocat toulousain, Jean-Paul
Bouche, grand orateur du GO. «Un brave type!» A la fois méprisante et
complaisante, c'est l'appréciation la plus fréquemment entendue au sujet
de Brandmeyer, candidat à sa propre succession. Comme si les frères
étaient en partie heureux d'avoir un grand maître à leur image, lassés par
l'intelligence du jeune Alain Bauer, le «cynique talentueux», selon la
formule du Monde en 2000. Brandmeyer, c'est
l'anti-Bauer. Surtout pour l'éloquence, la communication. La plupart de
ses frères des loges bleues, les ateliers de base, ne connaissent même pas
son nom, et le grand public ne s'est pas aperçu que le très médiatique
Alain Bauer, 42 ans, criminologue et consultant, rocardien perçu comme
proche de Nicolas Sarkozy, est «descendu de charge» en septembre 2003
(1). Pourquoi le «capitaine Gug» et le «soldat
Brandmeyer» sont-ils si inquiets? «Le GO est victime d'une opération de
déstabilisation des gaucho-trotskistes», s'alarme Guglielmi, pour qui la
maçonnerie est le but d'une vie, le seul idéal. Et de citer pêle-mêle les
noms des frères Guy Worms, Hugues Leforestier, Serge Jakobowicz et Edouard
Boeglin. Sans oublier Patrick Kessel, encore soupçonné d'être le
mystérieux animateur d'un réseau trotsko-lambertiste, ce que l'intéressé a
toujours nié. Le capitaine a «tiré dans le tas». Worms? C'est incontestablement la bête noire du quatrième étage du 16, rue Cadet,
l'imposant siège parisien de l'obédience, avec sa façade de métal et de
verre, la ruche des grands officiers aux cordons orangés. «J'ai dit à
Bernard: "Contre-attaque!'' révèle Guglielmi. Il se bat contre Worms
depuis des mois.» En avril dernier, Worms, contrôleur d'Etat de 58 ans,
socialiste et ancien membre du cabinet du ministre des Affaires sociales
Pierre Bérégovoy, frère de la loge parisienne Persévérance, a lancé un
appel à voter contre le quitus financier, en accusant d'incompétence le
grand trésorier, Robert Najburg, 60 ans, directeur d'un établissement
d'enseignement technique près de Paris. En mai, Worms dépose même une
plainte maçonnique contre «Najburg et tous autres», pour «falsification,
tromperie et violation du règlement général».
En réplique, le conseil de l'ordre, l'exécutif du GO, demande à la fin de
mai le renvoi du frère Worms devant la chambre suprême de justice
maçonnique, afin qu'il soit provisoirement mis à l'écart en vue de son
exclusion. La sanction tombe le 24 juin sous la forme d'un décret:
«Suspension à titre conservatoire, temporaire et exceptionnelle» pour
«agissement non maçonnique pouvant porter atteinte aux intérêts généraux
de l'ordre». «Worms? Comment tant d'intelligence et de talent peuvent-ils
être mis au service de la destruction de l'obédience?» s'indigne Christian
de Bonfils, 61 ans, grand secrétaire aux affaires intérieures.
Mais pourquoi un frère, aussi impertinent
soit-il, pourrait-il être aussi dangereux pour le GO? Pourquoi une telle
précipitation pour museler Worms, au risque d'en faire un martyr et de
laisser apparaître les faiblesses du conseil de l'ordre, son déficit
d'explications? Par crainte d'une contagion à la prochaine AG des
1 090 loges du GO. «Le convent est toujours une épreuve qu'il ne faut
pas sous-estimer, commente Guglielmi. Chez nous, comme le législatif a
beaucoup de pouvoir, l'exécutif est faible et tremble toute l'année.»
C'est le syndrome maçonnique de 1995, une année noire où le GO avait connu
l'une de ses plus graves crises: le convent avait démis tout le conseil de
l'ordre pour avoir élu comme grand maître le médecin anesthésiste
Christian Hervé en remplacement de Patrick Kessel.
«A l'insu de son plein gré», le bouillant
polytechnicien Worms sert donc Guglielmi alors que celui-ci mobilise ses
troupes. Le trublion ne baisse pourtant pas les bras. Une motion de
défiance au conseil de l'ordre circule dans les loges pour obtenir
l'abrogation du décret de suspension frappant le frère Worms. Elle n'a
presque aucune chance d'être approuvée par le convent. Si elle était
soumise au vote - c'est-à-dire si elle recevait le soutien de 110 loges
dans cinq régions - ce serait déjà un coup de semonce. Il suffit qu'un frère connu pour son
indépendance à l'égard de la direction en place se fasse élire au conseil
de l'ordre pour provoquer un branle-bas de combat. Cette année, le nom du
Parisien Hugues Leforestier est abondamment cité comme le coin enfoncé
dans un système de pouvoir trop verrouillé. Cet ancien cadre bancaire de
49 ans dirige aujourd'hui le Caveau de la République, une scène
d'humoristes. Qui veut tuer son frère l'accuse d'être trotskiste. «Il veut
nous refaire le coup de Kessel! lance Guglielmi. En plus, c'est un copain
de Worms.» Pourquoi voit-il en Leforestier un «trotskiste»? Simplement
parce qu'il est ami de Serge Jakobowicz. Qu'importe si ce dernier a quitté
la Ligue communiste révolutionnaire pour rejoindre le PS il y a vingt-cinq
ans! Citer Jakobowicz permet en fait surtout d'effrayer des frères en leur
rappelant la «sinistre affaire corse» de janvier 2000. Reste Edouard Boeglin, 61 ans, tout récemment
diabolisé. Ce journaliste à la retraite, conseiller municipal
chevènementiste à Mulhouse, fut le premier grand maître adjoint d'Alain
Bauer. Il y a si longtemps qu'il avait annoncé la rédaction d'un essai sur
les grands maîtres du GO que les intéressés avaient fini par espérer le
projet enterré. Guglielmi le premier. Apprenant la parution imminente,
l'ancien grand maître en a eu des sueurs froides - Fayard devait éditer ce
livre mais vient d'en suspendre la publication. Le titre provisoire du
pamphlet (Main basse sur la maison Cadet?) est
en effet un clin d'oeil à Guglielmi, car Main basse
sur le Grand Orient de France est le titre de l'une de ses
circulaires, où il dénonçait déjà, il y a plus d'un an, une tentative de
prise de contrôle de l'obédience par le réseau «gaucho-trotskiste», au
travers des associations Comité Laïcité République, la Libre pensée et
Europe et laïcité.
Guglielmi soutient que le livre à venir de
Boeglin participe de «la tentative de déstabilisation du GO». Si
l'Alsacien féru d'histoire croque les grands maîtres du GO - y compris le
«capitaine Gug», le «vrai patron actuel», selon lui - il exprime surtout
ses désaccords de fond. «Le GO capitule devant l'air du temps et ne
produit plus de discours, plus de message, plus de philosophie politique,
regrette Boeglin. L'obédience fait de l'incantation obsessionnelle sur la
fraternité.» Des critiques partagées par les trois anciens grands maîtres
Paul Gourdot, Patrick Kessel et Jacques Lafouge. «Les frères se plaignent des silences du GO,
confie Jacques Lafouge, 70 ans, grand maître de 1996 à 1997, qui s'exprime
à titre personnel. Depuis sept ans, la tête de l'obédience ne donne plus
d'impulsion, par souci de ne pas déplaire; avec Bernard Brandmeyer, c'est
la catalepsie.» Pour cet ancien directeur des ressources humaines
d'Aerospatiale, le thème de la laïcité est laissé à l'abandon, comme la
préparation du centenaire de la loi de 1905, séparant les Eglises et
l'Etat. Stéphane Fillette, 46 ans, chirurgien-dentiste et artiste peintre,
ancien grand secrétaire aux affaires intérieures de Lafouge, regrette le
temps où le GO était un «espace de création d'une pensée collective». Même
Guglielmi ne peut pas s'empêcher de le reconnaître: «Nous n'avons pas été
bons sur la laïcité.» Les francs-maçons aiment par-dessus tout que
les qualités intellectuelles d'un grand maître soient visibles sur un
plateau de télévision, pour en ressentir de la fierté. C'est peu dire que
les frères téléspectateurs de la chaîne Public Sénat ont été déçus par la
prestation de Bernard Brandmeyer lors de l'audition que la commission
Stasi sur l'application du principe de la laïcité dans la République a
consacrée aux obédiences maçonniques. Surtout que les représentants du
Droit humain ou de la Grande Loge féminine de France, deux autres
obédiences, ont, eux, capté l'intérêt des membres de la commission. On
peine à croire que Brandmeyer soit l' «éminence grise de la République»
qu'il prétend être (2). Le nouveau conseiller de l'ordre, Daniel
Morfouace, directeur adjoint de l'IUFM du Nord-Pas-de-Calais et soutien de
Jean-Pierre Chevènement en 2002, déplore lui aussi que le GO soit si peu
entendu: «Surtout sur l'Europe, la guerre en Irak, la précarité, la
justice et les prisons.» «Le colloque de juin dernier sur les prisons a
permis de diffuser nos idées, soutient Alain Bauer. Le GO est comme le
sucre dans l'eau, l'important n'est pas qu'on le voie, mais que l'eau soit
sucrée. Le conseil de l'ordre est toujours critiqué, accusé d'en faire
trop ou pas assez.» Du temps de Bauer, c'était plutôt trop. Les frères lui
ont surtout reproché son soutien au quotidien Le
Monde contre le livre à succès de Pierre Péan et de Philippe
Cohen, La Face cachée du «Monde». 1er mars 2003. Une tribune d'Alain Bauer, en
tant que grand maître, très critique sur le livre de Péan et de Cohen, est
publiée à la Une du quotidien: «Le Monde, ses
dirigeants et ses journalistes ne méritent pas le procès en sorcellerie
qui leur est fait.» Or le conseil de l'ordre n'a pas été consulté.
Furieux, Edouard Boeglin l'a, par écrit, vertement chapitré. Six mois plus
tard, au convent 6003, la fièvre n'est pas tombée. Lors du débat sur le
rapport d'activité, 3 frères sur 8 l'accusent d'avoir «volé au secours du
journal Le Monde». Et le frère Jean-Pierre
Legay, un psychanalyste de la loge parisienne A l'espérance couronnée, de
conclure: «De quel droit le grand maître ès qualités est-il témoin du Monde dans la procédure judiciaire opposant ce
quotidien à Péan et à Cohen?»
Un quart de la réponse de Bauer est consacré à
cette affaire. «Il est dans ce livre des révélations exceptionnelles et
des pages immondes, persiste-t-il. On pouvait contester Le Monde... mais pas en utilisant les méthodes
qu'on lui reprochait. On se salit en utilisant des méthodes sales.» Pour
Bauer, le fait que Le Monde soit «le seul
groupe de presse dans ce pays qui n'appartienne pas à un marchand d'armes»
justifie aussi son soutien. Il n'a manifestement pas convaincu tous ses
frères, puisqu'il reconnaît que 11% des participants au convent lui ont
refusé un vote favorable sur son activité en raison de sa prise de
position sur Le Monde. Peut-être en partie à cause de cette affaire,
des membres du GO ont demandé que la prochaine AG des loges organise un
«premier débat de prospective». Pour cesser de subir les événements? Dans
sa présentation aux délégués, le président du convent, Gaston de Medeiros,
veut manifestement donner une impulsion: «Les maçons réunis en convent en
6001, en 6002 et en 6003 ont découvert que nous serions en panne, en
déficit, voire en sclérose d'idées. Le maçonnisme serait en train de
s'appauvrir, en ressassant, en remâchant les mêmes idées, les mêmes
concepts usés, galvaudés, avec risques d'assèchement de notre imagination
inventive et même de sclérose de notre génie créateur, à cause de la
routine de notre comportement.» Medeiros déclare donc ouverte la «chasse»
aux concepts promoteurs de la pensée humaine, pour permettre au Grand
Orient de France de maintenir sa place de «visiteur-guide» de la «société
moderne». Les cinq heures prévues pour ce débat seront-elles productives
alors que de 1 100 à 1 200 frères y sont invités?
«Cela me laisse pantois, confie le directeur
de l'Observatoire du religieux d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), Bruno
Etienne. La franc-maçonnerie est une société initiatique ou n'est rien.
Même si l'on vient au GO parce que les paroisses et les partis politiques
ne servent plus de refuges structurants.» Edouard Boeglin est aussi
affligé, mais parce qu'il redoute que son obédience ne soit plus
progressiste: «Quel effet d'affichage vis-à-vis des religions qui portent
atteinte à la dignité des femmes! Nous nous préoccupons d'adapter la
cérémonie maçonnique de "reconnaissance conjugale'' aux homosexuels, mais
nous refusons toujours d'initier des sœurs au GO.» En 2002, une telle
perspective avait été repoussée par 70% des délégués du convent. «Ce débat est étouffé, renchérit Stéphane
Fillette, qui se dit mitterrandien. On nous répond toujours que la mixité
existe déjà au GO, sauf qu'on a oublié de l'étendre aux femmes!» Une pique
d'humour à l'encontre de ceux qui se satisfont de la possibilité offerte
aux loges de recevoir en visiteuses des sœurs d'autres obédiences. Le GO a
quinze ans de retard sur le Rotary, qui, lui, est devenu mixte. «Tous les
arguments contre l'initiation des femmes sont des prétextes indignes,
ajoute Daniel Morfouace. Les sœurs sont des frères comme les autres.»
Quels prétextes? C'est le plus souvent l'envie de se retrouver entre
hommes. «La présence d'une jolie femme nous transforme en coqs, confie
Robert Najburg. J'aime la fraternité rugueuse du Grand Orient.» C'est la
«virilité fraternelle» évoquée par Bruno Etienne, selon qui les frangins
aiment aussi, pendant les agapes, se raconter des histoires grivoises, à
l'abri des oreilles féminines. «Nous ne sommes pas venus en
franc-maçonnerie pour retrouver ce que l'on vit dans le monde profane,
ajoute Christian de Bonfils. Nous voulons échapper à l'emprise de la
femme, que ce soit la mère ou l'épouse.» «Rien ne justifie la non-mixité,
à part des arguments au-dessous de la ceinture, soutient René Andrau, un
Toulonnais de 61 ans, ancien grand orateur de Guglielmi. Quant au risque
de séduction, cela me laisse pantois sur la maturité de ceux qui en
parlent.» Ce débat n'aura pas lieu. Le grand maître
Brandmeyer est surtout préoccupé par le rajeunissement du GO - «A ce
rythme de vieillissement, on risquera, dans quelques années, de confondre,
sur une photo, le conseil de l'ordre avec le Politburo des meilleures
années de la défunte URSS...», déclarait-il en 2003 au convent - et les
finances de l'obédience. «Plus on s'engueule sur les questions d'argent,
plus on ignore les questions de fond», regrette Jean-Pierre Legay. La
gestion de l'obédience et les luttes de pouvoir internes obsèdent donc
bien des frères. «Des réseaux décideraient de qui fait quoi dans le
prochain conseil de l'ordre, déclarait le délégué de la loge les Trois
Frontières au dernier convent. Mes frères et moi-même aimerions qu'il n'y
ait pas un quarteron de frères qui régente secrètement la vie de
l'obédience.» «Il y a dix ans, j'ai entendu un frère écarté
de la route vers la grande maîtrise s'écrier: "Mais c'était mon tour!'' se
souvient Jacques Lafouge. La crise de 1995 est née du ras-le-bol d'un
système et je sens cette grogne remonter aujourd'hui.» L'ancien grand
maître soupçonne, lui aussi, Guglielmi d'être l' «éminence grise du GO».
Le «Capitaine» organiserait des dîners, sous couvert de l'Association des
amis de Xavier Pasquini (voir l'encadré page
29), pour évoquer la carrière maçonnique des frères invités.
Guglielmi ne nie pas que ses «dîners entre amis» servent à identifier les
futurs hiérarques du GO. «Qui ne le fait pas?» cherche-t-il à
relativiser. «J'aime trop le Grand Orient pour le laisser
mourir sous les coups du réseau trotskiste, lâche Guglielmi. Nous l'avons
bien contré.» «Il voit des complots partout», affirme Lafouge. Christian
Eyschen, 50 ans, secrétaire général de la Libre Pensée et membre du Parti
des travailleurs (lambertiste), ne dit pas autre chose: «Ceux qui accusent
les trotskistes de complots ne veulent pas voir la poutre qu'ils ont dans
l'oeil: ce sont les socialistes qui sont à la manœuvre au sein du GO.»
Pourquoi? Quel enjeu pour des trotskistes ou des socialistes? L'élection
présidentielle de 2007. Non pas qu'il faille contrôler le GO pour accéder
à l'Elysée, mais certains préfèrent le neutraliser. Des socialistes,
surtout, qui gardent un souvenir amer des tentations chevènementistes ou
chiracophiles de nombreux frères du GO. On est loin, très loin, de 1970:
le grand maître s'appelait Jacques Mitterrand et il déclarait sur les
ondes de France Culture: «Si la franc-maçonnerie n'existait pas, le
marxisme devrait l'inventer. Un marxiste, même, pour être complet, devrait
être franc-maçon. S'il ne l'est pas, il ne peut que se grandir en se
comportant comme s'il l'était.» L'essentiel est sans doute ailleurs. «J'ai été
surpris, lors de mon premier mandat, de voir à quel point les passions
humaines pouvaient ruiner les enseignements de l'initiation», déclarait en
2003 Brandmeyer - ingénu ou sincère? - pendant son discours
d'installation. Les passions maçonniques, plutôt! Si le rituel pratiqué
dans les temples permet le débat sans conflit, il conduit aussi à une
fraternité excessive, avec des débordements d'affection et d'agressivité.
Des outrances particulièrement visibles chez les frères atteints de
«cordonnite». Cette pathologie désigne ceux qui veulent être «à l'Orient»,
là où sont placés les maçons de pouvoir, du simple vénérable de loge au
grand maître de l'obédience. Les méchantes langues susurrent que ces
titres ronflants et ces honneurs de pacotille procurent surtout une
jouissance égocentrique à ceux qui n'ont pas réussi à faire carrière dans
le monde profane. Philippe Guglielmi ne cache pas qu'en accédant
à la grande maîtrise il s'est senti profondément reconnu. Dans leur grande
sagesse, les maçons du GO ont limité le nombre de mandats au conseil de
l'ordre à deux. «J'aurais pu faire changer cette règle», confie le
Capitaine, laissant apparaître l'étendue de son influence. «Quel dommage
de devoir se priver d'un tel tribun, consensuel et charismatique», déclare
le Parisien Olivier Diederichs, 39 ans, adjoint au grand secrétaire aux
affaires intérieures. Le jeune inspecteur général peut se réjouir. «J'en
ai marre de passer pour le chef occulte d'une mafia, le parrain, confie
Guglielmi. J'ai décidé de revenir et d'occuper une haute fonction.»
L'ancien grand maître ne cache pas qu'il devrait être élu le 1er septembre
«grand régulateur du Cinquième Ordre international» par les vingt-sept
«très illustres et parfaits maîtres» de la chambre d'administration du
grand chapitre général. Cinquième Ordre international? Cette nouvelle
structure maçonnique, dont la création doit être ratifiée par le prochain
convent du GO, aura pour vocation le développement sur tous les continents
de la franc-maçonnerie laïque, fondée sur le rite français, rebaptisé,
pour l'occasion, «rite de fondation». C'est une deuxième étape, après
1999, année où ce rite retrouva sa hiérarchie autonome pour les hauts
grades, refermant une parenthèse de cent quatre-vingt-quinze ans, période
pendant laquelle il était considéré comme inférieur à un autre rite du GO,
le rite écossais, ancien et accepté. Le décret de refondation du 17 mai
1999 fut signé par le grand maître... Philippe Guglielmi, consacré
«premier garant du rite» (3). Il est
assuré de devenir le premier grand régulateur, pour un mandat de six ans
renouvelable une fois, car Alain Bauer ne souhaite pas se présenter contre
lui, ni devenir son adjoint. En accédant à ce titre international, qui lui
permettra de retrouver une visibilité médiatique, Guglielmi saura-t-il
calmer les luttes intestines qui minent le GO? «Nous aurons peu subi durant cette année les
relents de quelques adhérents ayant confondu la franc-maçonnerie et les
jeux du cirque», déclarait en 2003 Alain Bauer, alors grand maître
descendant de charge. Avant que ne s'ouvre, dans un mois, le convent 6004,
que son président soit «accompagné au debhir pour prêter son obligation»
et qu' «une batterie d'allégresse soit tirée en son honneur», le grand
maître Bernard Brandmeyer pourra-t-il dire, comme son prédécesseur, que
«la maçonnerie de caniveau s'est heureusement
asséchée»? Post-scriptum Le secret: «Le secret maçonnique doit être scrupuleusement observé par tous les frères. Les communications à la presse profane, relativement à des faits maçonniques, doivent être interdites et les frères qui appartiennent au journalisme sont priés de s'inspirer avant tout des intérêts de l'ordre et de s'abstenir de publier soit ce qui se fait et ce qui se dit en loge, soit des commentaires sur des actes ou des dires des francs-maçons en tant que francs-maçons.» Extrait de l'article II de la Constitution du Grand Orient de France. L'humour: «Les francs-maçons du Grand Orient sont tolérants et fraternels. Tolérants, car ils admettent qu'une partie d'entre eux sont des cons. Fraternels, car ils ne donnent pas leurs noms.» (1) Alors que le grand maître est le seul habilité à s'exprimer au nom de l'obédience, Bernard Brandmeyer nous a fait savoir, dès le 24 juin, qu'il refusait de répondre aux questions de L'Express. Par la suite, plusieurs entretiens que nous avions sollicités avec des membres ou d'anciens membres du conseil de l'ordre ont été refusés en raison d'un veto du grand maître. (2) Dans la revue Histoire et patrimoine, 2004. (3) Le principal idéologue de cette refondation est Jacques Georges Plumet, grand vénérable du grand chapitre général du GO (rite français), dont l'essai Ad majorem GODF gloriam (éditions A l'Orient) fait autorité. |
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