Le chef de l'Etat a
réaffirmé son soutien à la candidature turque. Le président de l'UDF, François
Bayrou dénonce une décision "prise contre l'avis du peuple français".
Silvio Berlusconi et Jacques Chirac (AP)
La décision des Vingt-Cinq
d'ouvrir des négociations avec la Turquie a mis en évidence mardi 4 octobre
l'isolement de Jacques Chirac au sein d'une classe politique française
majoritairement hostile à Ankara. Quasiment seul contre tous, du moins à
droite, le chef de l'Etat a vigoureusement réaffirmé son soutien à la
candidature turque lors d'une conférence de presse commune avec Silvio
Berlusconi à l'Elysée. Jacques Chirac a exhorté les Français à "penser à
l'avenir". "Au nom de quelle tradition humaniste, européenne, nous pourrions
dire à des gens qui disent: 'nous voulons avoir les mêmes valeurs que vous': 'on
ne vous veut pas'. Au nom de quoi?", a-t-il demandé. Alors, "ayons l'élégance,
et c'est conforme à nos intérêts, de discuter". Combatif, il a visé les
opposants à la candidature turque, tels que Nicolas Sarkozy pour l'UMP ou
François Bayrou pour l'UDF, en critiquant ceux qui "s'arrogent le droit de
parler au nom de nos enfants ou de nos petits-enfants".
"Puissance
considérable"
Il a aussi développé des arguments de fond en
expliquant que la Turquie apportera "une puissance considérable" à l'Europe. Le
chef de l'Etat a également mis en garde les Français contre le risque de
"basculement" de ce pays "dans l'intégrisme" si les Européens lui claquent la
porte au nez. Il a cependant concédé que l'adhésion à l'UE exigeait "un
effort considérable" de la part de la Turquie et qu'il n'était "pas sûr du tout"
qu'elle puisse y arriver. En tout état de cause, "il faudra du temps, beaucoup
de temps, c'est une affaire de 10 à 15 ans, minimum" et les Français seront
consultés par référendum, a rappelé le président. Si Jacques Chirac a
défendu avec enthousiasme la candidature turque, Dominique de Villepin, pris en
tenaille entre sa loyauté à l'égard du chef de l'Etat et une majorité hostile, a
fait le service minimum. Devant les députés, le Premier ministre a estimé que le
processus "contrôlé", "long", "ouvert" et "conditionnel" lancé lundi à
Luxembourg offrait "toutes les garanties" à la France.
"Contre l'avis
du peuple français"
Il n'a cependant pas convaincu à droite.
Farouchement hostile à l'élargissement de l'UE à la Turquie, le président de
l'UDF François Bayrou a interpellé le Premier ministre pour dénoncer une
décision "prise contre l'avis des peuples européens et contre l'avis du peuple
français". L'hostilité des Français à l'adhésion turque est considérée comme une
des causes du rejet de la Constitution européenne lors du référendum du 29 mai
dernier. Très critique contre une décision qui équivaut selon lui à faire de
l'UE une "zone vague de libre échange sans volonté politique", François Bayrou a
rappelé à Dominique de Villepin ses déclarations du 2 août dernier. Le Premier
ministre avait alors dit qu'il n'était "pas concevable" que les négociations
puissent s'ouvrir avec la Turquie si elle ne reconnaissait pas auparavant la
République de Chypre. A l'UMP, où Nicolas Sarkozy a calmé le jeu ces
derniers temps sur ce dossier, tout en réaffirmant son opposition à la
candidature turque, les réactions étaient plus mesurées. Le président de l'UMP
n'a pas réagi mardi à l'ouverture des négociations, envoyant au front son
conseiller politique Patrick Devedjian. Ce dernier a jugé que le processus était
"réversible".
"Négociation ne vaut pas adhésion"
"Il faut
bien rappeler à l'ensemble des Français que la négociation ne vaut pas
adhésion", a déclaré de son côté le premier-vice-président du groupe UMP à
l'Assemblée nationale Jean Leonetti. Mais beaucoup s'inquiétaient des
conséquences électorales d'une décision que "l'UMP et ses électeurs ne
comprennent pas", selon Michel Herbillon. "Si on ne fait pas de pédagogie sur
l'Europe, on va avoir un rendez-vous cruel en 2007", a averti le député du
Val-de-Marne. Hormis Jacques Chirac, seuls les "nonistes" se réjouissaient à
droite de la décision des Vingt-cinq, en y voyant la fin d'une Europe intégrée.
"C'est la mort de l'Europe de papa", s'est enthousiasmé le député UMP Jacques
Myard. A gauche, tandis que la direction du PS brillait par sa discrétion
sur ce sujet, Claude Bartolone, bras droit de Laurent Fabius, opposé à
l'adhésion turque, a estimé que la Turquie "sera un marqueur essentiel pour la
prochaine élection présidentielle".